Lorsqu'on parle de l'influence de l'Union européenne sur la France, on évoque souvent ce qu'elle permet ou ce qu'elle impose. Pourtant, une autre dimension est tout aussi importante : ce qu'elle interdit.
Car adhérer à l'Union européenne ne consiste pas seulement à bénéficier d'un marché commun ou à participer à des décisions collectives. Cela signifie également accepter qu'un certain nombre de choix politiques deviennent juridiquement impossibles ou fortement encadrés.
C'est précisément sur ce terrain que les débats sur la souveraineté prennent toute leur importance.
Une limite fondamentale : le respect des libertés européennes
L'Union européenne repose sur un ensemble de droits et de libertés que les États membres s'engagent à respecter.
Parmi eux figurent notamment :
- la libre circulation des personnes ;
- la liberté d'établissement ;
- la libre prestation de services ;
- le principe de non-discrimination fondée sur la nationalité ;
- certains droits fondamentaux garantis par les traités et la jurisprudence européenne.
Concrètement, une loi française ne peut pas traiter différemment des citoyens européens dans une situation comparable simplement en raison de leur nationalité.
La France conserve sa capacité de légiférer, mais elle ne peut le faire en contradiction avec ces principes communs.
Autrement dit, la souveraineté nationale s'exerce dans des limites que les États membres ont acceptées collectivement.
L'interdiction de fausser la concurrence
L'un des piliers du marché européen est le maintien d'une concurrence considérée comme loyale entre les entreprises.
Dans ce cadre, la France ne peut pas :
- accorder librement des avantages à certaines entreprises nationales ;
- réserver un marché à des acteurs français pour des motifs purement économiques ;
- distribuer des aides publiques sans respecter les règles européennes relatives aux aides d'État.
Cela ne signifie pas que toute intervention publique est interdite.
L'Union européenne autorise de nombreuses aides dans certains secteurs ou circonstances particulières.
Mais elles doivent généralement être justifiées et compatibles avec les règles communes.
Cette contrainte réduit la liberté dont disposaient historiquement les États pour soutenir directement leur économie.
L'interdiction de créer des obstacles au marché unique
Le marché unique repose sur la libre circulation des biens et des services entre les États membres.
Par conséquent, la France ne peut pas :
- bloquer l'accès à son marché à des produits européens conformes aux règles communes ;
- imposer des restrictions injustifiées à la vente de biens provenant d'autres États membres ;
- créer des barrières réglementaires destinées à protéger artificiellement des producteurs nationaux.
Même lorsqu'une mesure est présentée comme économique ou sociale, elle peut être contestée si elle constitue un obstacle disproportionné au fonctionnement du marché européen.
Cette règle limite fortement les politiques de préférence nationale dans les échanges économiques.
Une liberté limitée concernant les citoyens européens
L'appartenance à l'Union européenne implique également des obligations particulières envers les citoyens des autres États membres.
La France ne peut pas, sauf exceptions prévues par les traités :
- empêcher un citoyen européen de venir travailler sur son territoire ;
- lui imposer des discriminations injustifiées ;
- restreindre arbitrairement sa liberté de circulation ou d'installation.
Cette situation crée un espace de mobilité sans équivalent dans l'histoire européenne.
Mais elle limite également la capacité des États à définir seuls les règles applicables aux ressortissants européens présents sur leur territoire.
L'interdiction de porter atteinte à l'État de droit
L'Union européenne ne repose pas uniquement sur des règles économiques.
Elle repose également sur des principes institutionnels communs.
Les États membres s'engagent notamment à respecter :
- l'indépendance de la justice ;
- le pluralisme démocratique ;
- la protection des droits fondamentaux ;
- le fonctionnement normal des institutions.
Une législation remettant gravement en cause ces principes pourrait faire l'objet de procédures européennes.
Ces mécanismes ont principalement concerné certains États d'Europe centrale au cours des dernières années, mais ils s'appliquent en théorie à l'ensemble des membres de l'Union, y compris à la France.
L'interdiction d'ignorer le droit européen
Une fois une règle européenne adoptée selon les procédures prévues par les traités, un État membre n'est pas libre de décider unilatéralement de ne pas l'appliquer.
La France ne peut pas :
- ignorer un règlement européen ;
- refuser durablement de transposer une directive ;
- adopter une loi nationale contraire à une norme européenne applicable.
En cas de non-respect, plusieurs mécanismes existent :
- procédures engagées par la Commission européenne ;
- recours devant la Cour de justice de l'Union européenne ;
- sanctions financières dans certains cas.
L'appartenance à l'Union crée donc des obligations juridiques qui ne reposent pas seulement sur la bonne volonté des gouvernements successifs.
Une contrainte plus discrète : la difficulté du retour en arrière
Au-delà des interdictions explicites, il existe une réalité plus discrète mais souvent décisive.
Depuis plusieurs décennies, le droit français, l'économie française et les institutions françaises se sont progressivement intégrés dans l'environnement européen.
Cela signifie qu'il devient difficile de revenir à un cadre entièrement national sans conséquences importantes.
Toute remise en cause profonde du système actuel impliquerait notamment :
- des renégociations complexes ;
- des adaptations juridiques de grande ampleur ;
- des coûts économiques potentiellement élevés ;
- une redéfinition des relations avec les partenaires européens.
Il ne s'agit pas d'une interdiction juridique au sens strict.
Mais les choix passés créent des contraintes qui limitent les options disponibles aujourd'hui.
Conclusion
L'Union européenne ne se contente pas d'encadrer l'action de la France. Elle interdit également un certain nombre de décisions qui seraient incompatibles avec les engagements communs pris par les États membres.
Elle empêche notamment :
- les discriminations entre citoyens européens ;
- certaines formes de protectionnisme économique ;
- les entraves injustifiées au marché unique ;
- les atteintes majeures aux principes de l'État de droit ;
- le non-respect du droit européen applicable.
Pour les uns, ces limites constituent une protection contre l'arbitraire et un moyen de garantir des règles identiques pour tous.
Pour les autres, elles représentent une restriction de la capacité du peuple français à décider librement de son avenir.
Entre ces deux visions, une réalité demeure : la souveraineté française existe toujours, mais elle s'exerce désormais dans un système de souveraineté partagée, fondé sur des règles communes auxquelles la France a librement adhéré et qu'elle contribue elle-même à élaborer.