Pourtant, derrière cette mesure se cache une question bien plus importante que celle du prix du litre de gazole : sommes-nous face à une flambée temporaire des prix ou face au début d'une crise durable de l'approvisionnement ?
Car selon la réponse à cette question, la décision gouvernementale apparaît soit comme une mesure pragmatique, soit comme une grave erreur stratégique.
Les stocks stratégiques n'ont pas été créés pour lutter contre des hausses de prix. Ils existent pour protéger le pays en cas de rupture d'approvisionnement, de conflit international, de perturbation des échanges maritimes ou de crise énergétique majeure. Ce sont les réserves de sécurité de la nation.
Or c'est précisément ce qui interroge aujourd'hui. Les tensions géopolitiques, les difficultés qui affectent les routes d'approvisionnement mondiales et les incertitudes sur les marchés de l'énergie ne sont pas totalement résolues. Dans ce contexte, réduire nos réserves pour faire baisser momentanément les prix revient à utiliser un extincteur pour arroser le jardin parce qu'il fait trop chaud.
La mesure est présentée comme une réponse à la hausse des prix. Pourtant elle utilise un outil normalement conçu pour faire face à une rupture d'approvisionnement. Ce ne sont pas nécessairement les mêmes problèmes, ni les mêmes réponses.
Si le problème est le pouvoir d'achat, plusieurs solutions existent : réduire temporairement la fiscalité, cibler les aides vers les travailleurs dépendants de leur véhicule ou soutenir les professions particulièrement exposées. Ces mesures ont un coût budgétaire, mais elles répondent directement au problème rencontré.
Si le problème est la sécurité énergétique, alors la priorité devrait être tout autre : préserver les stocks disponibles, anticiper les risques futurs et réserver les ressources stratégiques aux usages essentiels.
Le plus étonnant est que la mesure bénéficie indistinctement à tous les consommateurs de gazole. Celui qui utilise son véhicule pour travailler recevra la même aide que celui qui l'utilise pour des déplacements de loisirs. Pourtant, lorsqu'une ressource devient rare, la logique voudrait que l'on aide en priorité ceux qui ne peuvent pas s'en passer.
Cette approche pose également une question économique fondamentale. Le gazole qui sera mis sur le marché a été acheté à un prix inférieur à celui d'aujourd'hui. Mais lorsqu'il faudra reconstituer les stocks, il faudra probablement le racheter aux conditions du marché du moment. En réalité, on utilise aujourd'hui un stock de sécurité accumulé hier pour éviter d'avoir à assumer politiquement le coût de mesures plus ciblées.
Une réserve stratégique n'est pas un instrument de politique tarifaire. C'est une assurance. Et une assurance ne révèle son utilité qu'au moment où survient réellement la crise pour laquelle elle a été constituée.
La véritable question n'est donc pas de savoir si les Français apprécieront une baisse de quelques centimes à la pompe. La véritable question est de savoir ce qu'il se passera si les tensions actuelles s'aggravent dans les mois à venir.
Car si nous sommes seulement face à une flambée temporaire des prix, cette mesure est compréhensible.
Mais si nous sommes au début d'une crise durable de l'approvisionnement, nous risquons de découvrir demain que nous avons consommé une partie de nos réserves stratégiques pour financer quelques semaines de répit.
Et dans ce cas, les centimes économisés aujourd'hui pourraient coûter très cher demain.
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