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Je t'aime, moi non plus : l'Europe à la recherche de son projet commun

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Construite pour réconcilier des nations autrefois ennemies, l'Union européenne traverse aujourd'hui une phase de doute où la coopération demeure indispensable, mais où les intérêts nationaux semblent de plus en plus prendre le pas sur l'ambition collective.

La Communauté européenne du charbon et de l'acier n'a pas été créée pour faire du commerce. Elle a été créée pour empêcher une nouvelle guerre entre la France et l'Allemagne. L'idée était simple : si deux pays dépendent l'un de l'autre pour leurs ressources stratégiques, ils ont davantage intérêt à coopérer qu'à s'affronter.

Pendant plusieurs décennies, ce projet a fonctionné remarquablement bien. Des nations qui s'étaient combattues à trois reprises en moins d'un siècle ont appris à travailler ensemble. L'Union européenne est devenue un espace de paix, de prospérité et de stabilité unique dans l'histoire du continent.

Mais aujourd'hui, le moteur franco-allemand donne parfois l'impression de tourner moins rond.

Sur l'énergie, Paris et Berlin ont souvent des visions opposées. La France défend le nucléaire quand l'Allemagne a longtemps privilégié sa sortie. Sur l'industrie, chacun cherche à protéger ses filières stratégiques. Sur la défense, les ambitions communes existent mais les intérêts nationaux réapparaissent régulièrement. Même sur des questions économiques majeures, les accords sont souvent le résultat de compromis laborieux plutôt que d'une vision réellement partagée.

D'où ce sentiment que la relation est passée d'un partenariat stratégique évident à une relation plus ambiguë, parfois marquée par des rapprochements suivis de tensions. Comme dans un vieux couple qui sait qu'il a besoin de l'autre mais qui ne sait plus toujours où il veut aller ensemble.

Le véritable risque n'est d'ailleurs pas que la France et l'Allemagne se disputent. Les désaccords entre alliés sont normaux. Le risque est qu'elles cessent progressivement de porter un projet commun pour se contenter de défendre leurs intérêts respectifs.

Car au fond, l'Europe a toujours avancé lorsqu'elle poursuivait un objectif clair : réconcilier le continent, construire le marché unique, créer l'euro, assurer la libre circulation. Aujourd'hui, beaucoup de citoyens ont le sentiment que les procédures, les règlements et les négociations ont pris le dessus sur la vision.

L'Union européenne ressemble parfois à une organisation qui sait très bien comment fonctionner, mais qui a plus de mal à expliquer pourquoi elle avance et vers quoi elle se dirige.

C'est peut-être pour cela que les critiques se multiplient. Ce n'est pas forcément un rejet de la coopération européenne. C'est souvent l'expression d'un doute plus profond : l'Europe est-elle encore un projet politique porté par une ambition commune, ou est-elle devenue principalement un cadre administratif chargé d'arbitrer les intérêts contradictoires de ses membres ?

Tant que cette question restera sans réponse claire, le sentiment du « je t'aime, moi non plus » entre les États européens risque de continuer à s'installer. Et pourtant, dans un monde dominé par des puissances continentales comme les États-Unis, la Chine ou l'Inde, les Européens ont probablement plus besoin les uns des autres aujourd'hui qu'au moment où ils ont commencé à construire l'Union. Le paradoxe est là : alors que les raisons de s'unir n'ont jamais été aussi fortes, la vision commune qui justifiait cette union semble parfois plus floue que jamais.

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