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Quand la grève révèle une communauté de destin

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On explique souvent les grèves par la revendication affichée sur les pancartes. Pourtant, ce qui met des milliers de personnes dans la rue n'est presque jamais la seule mesure contestée du moment. Une grève n'est pas un point de départ.

C 'est un point de rupture dont la grève devient le dernier langage.

On ne se mobilise pas massivement pour une réforme de plus, une fermeture de plus, une contrainte administrative de plus ou une inquiétude de plus. On se mobilise lorsqu'on a le sentiment que personne n'écoute depuis trop longtemps.

Aujourd'hui, les lycéens parlent de Parcoursup, les enseignants d'une réforme supplémentaire, les soignants du manque de moyens, les agriculteurs des normes qui s'accumulent, les salariés de la dégradation de leurs conditions de travail. Les sujets sont différents. Le message, lui, est souvent le même : nous avons le sentiment de subir des décisions prises loin de nous, sans nous et parfois contre nous.

L'erreur consiste alors à regarder la dernière goutte d'eau et à croire qu'elle explique à elle seule le débordement. Ce n'est pas cette dernière goutte qui provoque la crise. C'est tout ce qui l'a précédée. Des années de frustrations, d'incompréhensions, de promesses inachevées, de dialogue insuffisant et surtout d'impuissance ressentie.

La grève révèle quelque chose que notre société préfère souvent ignorer : les citoyens ne demandent pas seulement à être protégés ou représentés. Ils veulent pouvoir agir. Ils veulent participer aux choix qui concernent leur avenir, leur travail, leur territoire, leur école, leur hôpital.

Lorsque ces espaces de participation se réduisent, lorsque les corps intermédiaires s'affaiblissent, lorsque les décisions remontent toujours plus haut alors que les problèmes se vivent toujours plus près du terrain, la colère finit par trouver un autre chemin. Ce chemin, c'est la manifestation. C'est la grève. C'est parfois le blocage.

Mais il existe une leçon plus profonde derrière chaque mobilisation. Pendant quelques jours, des personnes qui ne se connaissaient pas découvrent qu'elles partagent les mêmes préoccupations. Elles retrouvent un sentiment d'appartenance collective. Elles comprennent que leurs difficultés ne sont pas seulement individuelles. Elles prennent conscience qu'elles vivent une réalité commune.

C'est ce paradoxe qui devrait nous interroger. Dans une société où l'on déplore l'individualisme, il faut parfois une crise pour que renaissent la solidarité et le sentiment de destin partagé.

Le véritable enjeu n'est donc pas de savoir comment empêcher les grèves. Il est de savoir comment recréer, en temps normal, les conditions de cette solidarité. Comment permettre aux citoyens de contribuer avant d'être contraints de protester.

Une société démocratique ne peut pas vivre uniquement de délégation et d'alternances électorales. Elle a besoin de lieux permanents de participation, de décision et de co-construction. Elle a besoin de communes vivantes, d'associations fortes, de syndicats légitimes, de conseils citoyens utiles et de projets territoriaux capables d'associer ceux qui vivent les conséquences des décisions.

Les grandes crises sociales ne sont pas seulement des conflits. Elles sont aussi des signaux d'alarme. Elles nous rappellent qu'aucune société ne peut durablement fonctionner contre ses citoyens ni sans eux.

Quand des milliers de personnes descendent dans la rue, elles ne défendent pas toujours la même revendication. Mais elles expriment souvent la même aspiration : retrouver une prise sur leur propre destinée.

Si nous voulons éviter que la colère devienne le principal moyen d'être entendu, alors il faut reconstruire partout des espaces où chacun peut contribuer avant que le vase ne déborde.

Car une démocratie vivante ne se mesure pas à sa capacité à gérer les crises.

Elle se mesure à sa capacité à faire en sorte qu'elles ne deviennent pas nécessaires.

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