La révélation de l'existence du « groupe de Bergen », réunissant autour des États-Unis un cercle restreint de pays européens composé notamment de la Norvège, de la Suède, de la Finlande, de la Pologne, de l'Allemagne et des Pays-Bas, a suscité de nombreuses interrogations. La France, le Royaume-Uni et les États baltes n'auraient pas été associés à certaines de ces réunions consacrées à l'avenir de l'OTAN et à la répartition des responsabilités en matière de défense. [politico.eu], [kyivpost.com], [epochtimes.fr]
La première réaction consiste naturellement à s'interroger sur les raisons de cette absence et sur ce qu'elle révèle de l'évolution des équilibres européens. Pourtant, la véritable question n'est peut-être pas de savoir pourquoi certains pays sont exclus d'un cercle de réflexion, mais plutôt comment ils peuvent construire d'autres cercles, d'autres coopérations et d'autres partenariats.
L'histoire européenne n'a jamais été celle d'un centre unique de décision. Elle est faite d'alliances mouvantes, d'intérêts convergents et de coopérations construites au fil des circonstances. Si un nouvel axe stratégique semble aujourd'hui se structurer autour de l'Europe du Nord, de la Baltique et de la frontière orientale de l'Union européenne, cela ne signifie pas que les autres nations européennes sont condamnées à rester spectatrices. [politico.eu], [kyiv24.com]
La France dispose d'atouts que beaucoup de pays européens ne possèdent pas. Elle est présente sur plusieurs océans grâce à ses territoires ultramarins. Elle possède une dissuasion nucléaire indépendante. Elle entretient des liens historiques avec l'Afrique, le monde francophone et la Méditerranée. Elle siège de manière permanente au Conseil de sécurité des Nations unies. Ces spécificités ne remplacent pas les alliances, mais elles constituent des leviers que peu de partenaires européens peuvent revendiquer.
C'est pourquoi il serait peut-être temps de dépasser la vision traditionnelle selon laquelle l'avenir de l'Europe se résumerait à quelques capitales ou à quelques couples diplomatiques. Une Europe forte ne repose pas sur un seul axe mais sur plusieurs réseaux complémentaires.
Les pays du Sud de l'Europe, qu'il s'agisse de l'Espagne, de l'Italie, du Portugal ou de la Grèce, partagent des préoccupations communes concernant la Méditerranée, les flux migratoires, l'énergie, les infrastructures maritimes ou encore les relations avec l'Afrique. Ils disposent ensemble d'une profondeur géopolitique trop souvent sous-estimée.
L'enjeu n'est pas de créer un contre-bloc face à d'autres Européens. Il s'agit au contraire de reconnaître que chaque nation possède des compétences, des intérêts et des zones d'influence particulières. Les pays nordiques apportent leur expertise dans les enjeux arctiques, la défense du flanc oriental et les nouvelles technologies. D'autres nations peuvent apporter leur expérience méditerranéenne, africaine, maritime ou industrielle. L'Europe gagnerait probablement davantage à mettre en réseau ces complémentarités qu'à concentrer le pouvoir d'initiative dans quelques cercles restreints.
Cette réflexion dépasse largement la seule question militaire. Elle concerne également l'économie, l'énergie, les matières premières, les infrastructures numériques, la recherche et l'innovation. Dans un monde marqué par la concurrence des grandes puissances continentales, aucun État européen ne peut prétendre agir seul. Mais aucun ne devrait non plus accepter de dépendre d'un unique centre de décision.
Finalement, la leçon de Bergen est peut-être moins celle de l'exclusion que celle de l'adaptation. Lorsqu'un pays constate qu'il n'est plus au cœur d'un réseau d'influence, il lui reste deux options : se lamenter ou construire de nouvelles alliances. L'histoire montre que les nations qui continuent à compter sont généralement celles qui savent transformer les contraintes en opportunités.
L'autonomie stratégique ne naît pas de l'isolement. Elle naît de la capacité à choisir ses partenaires, à valoriser ses atouts propres et à créer des coopérations équilibrées. Dans un monde en recomposition, la question n'est donc pas de savoir si la France est invitée à toutes les réunions. La véritable question est de savoir quelles alliances elle souhaite construire pour les vingt ou trente prochaines années.
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