Poser cette question ne revient pas à excuser la violence. Aucun gouvernement démocratique ne peut accepter que l'ordre public soit remis en cause par des groupes violents. La sécurité des personnes et des biens est une obligation fondamentale de l'État. Lorsque les circonstances l'exigent, il est normal qu'il mobilise les forces de l'ordre, qu'il instaure des restrictions temporaires ou même qu'il recoure à un couvre-feu pour rétablir le calme.
Mais rétablir l'ordre n'est qu'une moitié de la mission.
L'autre moitié consiste à comprendre pourquoi une partie de la population bascule dans la colère, la défiance ou le rejet des institutions. Car une société ne devient pas violente par génération spontanée. Les tensions s'accumulent pendant des années autour de problèmes que l'on n'a pas su résoudre ou que l'on a refusé de voir.
Lorsqu'un salarié a le sentiment que son travail ne lui permet plus de vivre dignement, lorsqu'un habitant d'un territoire rural se sent oublié, lorsqu'un jeune ne perçoit aucun avenir, lorsqu'un citoyen estime que sa parole n'est jamais entendue, il ne devient pas automatiquement violent. Fort heureusement. Mais ces frustrations créent un terreau sur lequel les radicalités prospèrent.
Le danger apparaît lorsque les responsables politiques, les médias ou les intellectuels ne regardent plus que les conséquences sans examiner les causes. La violence devient alors le sujet exclusif du débat, tandis que les difficultés qui l'ont rendue possible disparaissent de l'écran radar.
Cette erreur est d'autant plus grave qu'elle nourrit un cercle vicieux. Plus les revendications sont ignorées, plus la frustration grandit. Plus la frustration grandit, plus les comportements extrêmes se développent. Puis ces comportements servent à justifier un refus de discuter des problèmes initiaux.
Nous entrons alors dans une logique purement sécuritaire qui traite les symptômes sans traiter la maladie.
Une autre dérive apparaît également : le découragement des citoyens engagés. Certains finissent par conclure que réfléchir, analyser ou débattre ne sert plus à rien parce que la société serait devenue trop aveuglée, trop populiste ou trop ignorante. Dès lors, ils envisagent d'abandonner le dialogue pour adopter des formes d'action plus radicales.
C'est pourtant une impasse.
L'histoire montre que les périodes de tensions ont toujours nécessité davantage de réflexion collective et non moins. Renoncer à expliquer, renoncer à convaincre, renoncer à comprendre au motif qu'une partie de la population ne partage pas nos analyses revient à abandonner l'espace public à ceux qui crient le plus fort.
Une démocratie ne fonctionne pas parce que les citoyens sont tous d'accord. Elle fonctionne parce qu'ils continuent à se parler malgré leurs désaccords.
Le rôle d'un gouvernement n'est donc pas de choisir entre autorité et écoute. Il doit faire les deux simultanément. Imposer le respect de la loi lorsque celui-ci est menacé, mais aussi se pencher sérieusement sur les revendications qui ont conduit à la crise. Restaurer l'ordre sans chercher à comprendre est inefficace. Écouter sans assurer l'ordre est tout aussi dangereux.
La véritable difficulté du gouvernement démocratique réside précisément dans cet équilibre.
Car une société apaisée n'est pas une société où l'on a fait taire les problèmes. C'est une société où l'on a eu le courage de les affronter avant qu'ils ne dégénèrent en violence.
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