Contrairement à ce que l'on entend souvent, les acheteurs publics ne choisissent pas systématiquement l'offre la moins chère par goût de l'économie. Ils évoluent dans un cadre juridique très contraint. Les règles issues des directives européennes et intégrées au Code de la commande publique reposent sur un principe de concurrence ouverte et de traitement égal des candidats. Toute décision doit pouvoir être justifiée objectivement. Or il est plus facile de démontrer qu'une offre est moins chère que de prouver qu'elle est réellement meilleure.
Cette situation crée un biais. Lorsqu'un produit ou un service français est plus performant mais également plus coûteux, le risque est grand de voir retenue une offre moins chère, souvent étrangère, même si elle répond moins bien au besoin. L'acheteur public se protège juridiquement, mais la collectivité peut finalement y perdre économiquement.
Le problème apparaît dans de nombreux secteurs. Dans le bâtiment, des marchés remportés à des prix très bas entraînent parfois des avenants, des retards ou des malfaçons qui font exploser la facture finale. Dans le numérique, un logiciel moins coûteux à l'acquisition peut nécessiter des développements complémentaires, davantage de maintenance ou un remplacement prématuré. L'économie réalisée au départ se transforme alors en surcoût pour le contribuable.
Mais la question va encore plus loin. Depuis plusieurs années, la France affiche une ambition de réindustrialisation. Les discours politiques appellent à relocaliser les productions, à préserver les savoir-faire et à renforcer notre souveraineté technologique. Pourtant, dans le même temps, nos entreprises doivent souvent affronter sur leur propre marché des concurrents dont les coûts de production sont plus faibles.
Comment demander à une entreprise française d'investir, d'innover, d'embaucher et de former des salariés si elle ne peut pas vendre ses produits à son propre pays ? Une industrie ne vit pas seulement d'exportations. Elle a aussi besoin d'un marché intérieur solide. Historiquement, toutes les grandes puissances industrielles se sont appuyées, d'une manière ou d'une autre, sur leur commande publique pour soutenir l'émergence et le développement de leurs entreprises stratégiques.
Le paradoxe est là. Nous voulons des usines, des emplois qualifiés, des technologies souveraines et une économie plus résiliente. Mais nous continuons souvent à considérer l'achat public comme une simple dépense qu'il faut réduire au maximum, sans intégrer ses effets sur l'emploi, la fiscalité, l'innovation ou l'indépendance économique du pays.
La concurrence reste nécessaire. Personne ne souhaite revenir à l'époque des marchés attribués sans contrôle ou par favoritisme. Mais entre le favoritisme et le culte du moins-disant, il existe une voie plus équilibrée : celle du coût global et de la valeur réelle.
La véritable question n'est donc pas de savoir quel est le produit le moins cher. Elle est de déterminer lequel servira le mieux l'intérêt général sur la durée. Car lorsqu'un produit français est plus performant, plus durable et créateur de richesse sur le territoire, son prix d'achat n'est qu'une partie de l'équation.
À force de vouloir acheter moins cher, nous risquons parfois d'acheter deux fois. Et à force de vouloir protéger la concurrence, nous pourrions finir par fragiliser les entreprises dont nous avons justement besoin pour reconstruire notre puissance industrielle.
Ajouter un commentaire