Depuis plus d'un siècle, nous avons construit nos villes autour du principe selon lequel les salariés doivent se déplacer chaque jour vers leur lieu de travail. Ce modèle a concentré les emplois dans quelques grandes métropoles, notamment Paris, tout en faisant exploser les prix du logement à proximité des bassins d'emploi. Le télétravail a ouvert une première brèche dans cette logique, mais il reste souvent pensé comme une simple délocalisation du bureau vers le domicile. Or, travailler de chez soi n'est pas toujours la solution idéale. Tout le monde n'a pas une pièce dédiée, un environnement calme ou la possibilité de séparer vie professionnelle et vie privée. Il faudrait donc aller plus loin et repenser complètement l'organisation de l'entreprise.
Imaginons qu'une entreprise parisienne recrute un salarié vivant à plusieurs centaines de kilomètres de son siège. Au lieu de lui imposer de longs déplacements ou de lui demander de travailler seul à domicile, elle pourrait louer un poste dans un espace de coworking situé dans son bassin de vie. Cet espace n'aurait pas besoin d'être luxueux : quelques bureaux, une connexion internet performante, des imprimantes, une machine à café, des sanitaires et un responsable capable d'assurer la maintenance informatique suffiraient. L'entreprise fournirait un ordinateur professionnel fonctionnant via son réseau sécurisé, tandis que le salarié bénéficierait d'un véritable environnement de travail à moins de vingt minutes à pied ou à vélo de son domicile.
Les avantages seraient nombreux. Le salarié économiserait du temps, de l'argent et de l'énergie en évitant les trajets quotidiens. Il pourrait vivre là où il le souhaite sans sacrifier sa carrière. Les entreprises réduiraient considérablement leurs dépenses immobilières en abandonnant une partie de leurs bureaux installés dans des quartiers prestigieux dont le coût est souvent disproportionné par rapport à leur utilité réelle. Les territoires gagneraient également en dynamisme économique puisque les revenus des salariés seraient dépensés localement plutôt que concentrés dans les métropoles les plus attractives.
La vraie question est donc de savoir comment inciter les entreprises à adopter ce modèle. Une première solution consisterait à créer des avantages fiscaux pour les sociétés qui louent des espaces de travail de proximité à leurs salariés. Une autre serait de réduire certaines charges lorsque l'entreprise démontre qu'elle limite les déplacements domicile-travail. Les collectivités pourraient également soutenir la création d'un réseau national de coworkings de proximité, en particulier dans les petites villes et les zones rurales. Enfin, les entreprises elles-mêmes pourraient être séduites par l'argument économique : pourquoi dépenser des millions d'euros dans des locaux prestigieux lorsqu'un réseau de bureaux de proximité permet d'offrir de meilleures conditions de travail à moindre coût ?
La crise du logement ne sera pas résolue uniquement en construisant davantage. Tant que les emplois resteront concentrés dans quelques grands centres urbains, la pression immobilière demeurera forte. En rapprochant le travail des salariés plutôt que les salariés du travail, nous pourrions à la fois réduire les besoins de mobilité, revitaliser les territoires et desserrer une partie de la tension sur le marché du logement. Le véritable enjeu n'est peut-être pas de savoir où construire davantage de logements, mais de se demander pourquoi nous obligeons encore des millions de personnes à vivre près de leur entreprise alors que la technologie permet désormais d'inverser la logique.
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