Le débat est intéressant, mais il me semble qu'il passe à côté de l'essentiel.
Car la véritable question n'est pas de savoir si les influenceurs sont légitimes ou non.
La véritable question est de comprendre pourquoi ils sont devenus incontournables.
Pendant longtemps, lorsqu'un gouvernement voulait s'adresser à la jeunesse, il passait par les enseignants, les syndicats lycéens, les associations, les journaux ou les élus. Aujourd'hui, il se tourne vers des personnalités suivies par des centaines de milliers de jeunes sur les réseaux sociaux. Ce simple constat devrait nous interroger.
Ce n'est pas un hasard. Les responsables politiques savent parfaitement où se trouve désormais l'audience. Ils savent que des millions de citoyens, et particulièrement les plus jeunes, s'informent davantage sur leur téléphone que dans les médias traditionnels. Ils savent également que ce qui apparaît sur nos écrans n'est pas le fruit du hasard mais le résultat de choix effectués par des algorithmes.
Or c'est là que commence le problème démocratique.
Nous parlons beaucoup des influenceurs parce qu'ils ont un visage, un nom et parfois une opinion affichée. Mais eux-mêmes dépendent d'un système qui décide de leur visibilité. Ce n'est pas l'influenceur qui choisit seul d'être vu. C'est aussi l'algorithme qui décide de mettre son contenu en avant plutôt qu'un autre.
Autrement dit, le pouvoir ne réside plus seulement chez celui qui parle. Il réside aussi chez celui qui décide qui sera entendu.
On entend déjà les critiques adressées aux journalistes. Ils seraient trop politisés, trop engagés, parfois trop éloignés des préoccupations des citoyens. Qu'elles soient justifiées ou non, ces critiques ont au moins un point commun : elles concernent une profession qui est censée respecter des règles, vérifier ses informations, croiser ses sources et distinguer les faits des commentaires.
L'influenceur, lui, n'est pas tenu aux mêmes exigences. Il n'est pas journaliste. Il est d'abord un créateur de contenu. Son métier consiste à attirer l'attention, à susciter des réactions, à fédérer une communauté. Son succès se mesure en abonnés, en vues et en partages.
Cela ne signifie pas qu'il soit moins honnête ou moins compétent. Certains font un travail remarquable. Mais leur rôle est différent. Ils ne sont pas d'abord des rapporteurs d'informations. Ils sont des producteurs d'opinions, des passeurs d'idées, parfois même des lanceurs de tendances.
Or lorsque les responsables politiques choisissent de s'adresser à eux plutôt qu'à des corps intermédiaires ou à des médias traditionnels, ils reconnaissent implicitement une réalité nouvelle : le pouvoir d'influencer l'opinion publique se déplace progressivement de ceux qui informent vers ceux qui captent l'attention.
Pendant des siècles, les démocraties ont cherché à limiter les abus de pouvoir. Nous avons séparé les pouvoirs politiques, judiciaires et administratifs. Nous avons encadré la presse. Nous avons réglementé le financement des campagnes électorales. Mais avons-nous réellement réfléchi au pouvoir immense détenu aujourd'hui par ceux qui contrôlent les flux d'information numériques ?
Ce pouvoir est d'autant plus redoutable qu'il est invisible. Personne ne nous oblige à regarder une vidéo. Personne ne nous interdit de lire un article différent. Nous avons tous le sentiment de choisir librement. Pourtant, ce que nous voyons en premier, ce qui revient sans cesse dans notre fil d'actualité, ce qui devient viral et ce qui reste confidentiel n'est pas toujours le résultat de nos seuls choix.
La question que personne ne pose n'est donc pas : « Faut-il faire confiance aux influenceurs ? »
La question est plutôt : « Qui détermine aujourd'hui les sujets dont nous parlons, ceux qui nous choquent, ceux qui nous inquiètent et finalement ceux qui influencent nos votes ? »
Les démocraties ont longtemps redouté la censure. Elles doivent désormais apprendre à réfléchir à un phénomène plus subtil : la sélection de l'information. Car il n'est pas nécessaire d'interdire une idée pour la rendre inaudible. Il suffit parfois de faire en sorte qu'elle ne soit jamais mise en avant.
Le risque n'est pas celui d'un complot organisé dans l'ombre. Le risque est beaucoup plus banal. C'est celui d'une société où quelques plateformes privées, à travers des mécanismes que peu de citoyens comprennent réellement, orientent progressivement l'attention collective de millions de personnes.
Et lorsque l'attention devient le principal levier d'influence, la démocratie ne dépend plus seulement de ceux qui gouvernent. Elle dépend aussi de ceux qui décident ce que nous regardons.
C'est peut-être cette question-là qu'il faudrait enfin commencer à débattre publiquement. Car avant de savoir pour qui les citoyens votent, il faudrait peut-être se demander qui a contribué à façonner leur opinion.
Et au fond, ne nous trompons pas de débat. L'influence n'est pas en elle-même un problème. Dans une démocratie, chacun cherche à convaincre. Un élu, un syndicaliste, un journaliste, un chef d'entreprise, un universitaire ou un auteur tentent tous, à leur manière, d'influencer le débat public. La véritable question est ailleurs. Elle est de savoir qui influence, avec quelles méthodes, dans quel but et avec quelle possibilité de contradiction.
Car une influence assumée, argumentée et ouverte à la critique participe au débat démocratique. Une influence invisible, guidée par des mécanismes que personne ne comprend vraiment et amplifiée par des algorithmes dont les règles échappent au citoyen, relève d'une tout autre logique.
C'est sans doute là que se situe l'enjeu du XXIᵉ siècle. Nous avons appris à nous méfier de ceux qui parlaient trop fort. Il nous reste à apprendre à nous méfier de ceux qui décident quelles voix seront entendues.
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