À force de vouloir conduire toujours plus de jeunes vers le baccalauréat général, puis vers l'université, nous avons fini par installer dans les esprits une idée aussi fausse que destructrice : les études longues seraient la voie normale de la réussite, tandis que les métiers manuels constitueraient une solution de repli.
Cette idée n'a jamais été affirmée ouvertement. Elle a été suggérée, répétée, insinuée jusqu'à devenir une évidence. Combien de familles ont entendu qu'un enfant « pouvait faire mieux » qu'un métier manuel ? Combien de conseillers ont présenté la voie professionnelle comme le destin de ceux qui ne suivaient pas suffisamment bien les cours généraux ? Combien de jeunes ont compris que travailler de ses mains était respectable à condition de n'avoir pas la possibilité de faire autre chose ?
C'est ainsi que l'on a discrédité des professions pourtant essentielles à la vie du pays.
Car pendant que certains célébraient l'économie du savoir, d'autres continuaient à construire les maisons, réparer les réseaux électriques, entretenir les usines, produire notre alimentation, installer les équipements, restaurer le patrimoine et assurer le fonctionnement quotidien de la société. Sans eux, aucune activité intellectuelle n'est possible. L'ordinateur le plus sophistiqué reste inutile sans électricité. Le meilleur hôpital ne fonctionne pas sans techniciens. Le plus brillant des ingénieurs ne construit rien sans ceux qui transforment les plans en réalité.
La vérité est même plus dérangeante. Beaucoup de ceux qui ont regardé ces métiers de haut seraient incapables d'exécuter correctement ce que réalisent chaque jour les professionnels qu'ils méprisent.
Car un artisan n'est pas un simple exécutant.
Un grand artisan est un expert.
On ne devient pas un excellent menuisier en quelques mois. On ne devient pas un maître plombier en suivant une formation accélérée. On ne devient pas un grand boulanger parce qu'on possède une recette. Comme le médecin apprend à diagnostiquer une maladie, l'artisan apprend à identifier une panne. Comme l'enseignant apprend à transmettre un savoir, l'artisan apprend à maîtriser un geste. Comme l'ingénieur accumule des années d'expérience avant de devenir une référence dans son domaine, l'artisan construit son expertise chantier après chantier, difficulté après difficulté, erreur après erreur.
Dans tous les cas, l'excellence exige des années d'apprentissage et de pratique.
La différence n'est pas dans la difficulté. Elle est dans la nature des connaissances.
Pourtant, notre société a développé une étrange fascination pour les diplômes et une méfiance injustifiée envers le savoir-faire. Elle admire volontiers celui qui explique davantage que celui qui réalise, celui qui commente davantage que celui qui produit. Comme si penser avait plus de valeur que faire, alors que l'un ne va jamais sans l'autre.
Aujourd'hui, nous récoltons les fruits de cette erreur. Les entreprises peinent à recruter des artisans, des techniciens, des mécaniciens, des électriciens, des spécialistes de maintenance ou du bâtiment. Les savoir-faire disparaissent plus vite qu'ils ne se transmettent. Et les mêmes responsables qui s'inquiètent désormais de ces pénuries sont souvent les héritiers des discours qui les ont provoquées.
Pendant des décennies, nous avons répété aux jeunes que ces métiers étaient secondaires. Ils nous ont crus. Pourquoi auraient-ils pensé le contraire ?
Il est temps de sortir de cette hypocrisie. Non pas en abaissant les études supérieures, ni en opposant intellectuels et manuels, mais en reconnaissant enfin une évidence : une société développée a autant besoin de ceux qui conçoivent que de ceux qui réalisent. L'ingénieur a besoin du technicien. L'architecte a besoin de l'artisan. Le chirurgien a besoin de ceux qui fabriquent, entretiennent et contrôlent les équipements dont il se sert.
Aucune civilisation ne repose uniquement sur les diplômes. Elle repose sur les compétences.
Le jour où nous considérerons qu'un maître artisan représente autant d'années d'efforts, d'apprentissage et d'excellence qu'un diplômé d'une grande école, nous aurons commencé à réparer une erreur qui a coûté très cher à notre pays.
Et peut-être redonnerons-nous enfin à des milliers de jeunes la fierté de choisir un métier indispensable plutôt que de poursuivre un diplôme dont ils ne veulent pas simplement parce que la société leur a appris à croire qu'il valait davantage.
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