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L'économie contributive, une composante de l'économie complémentaire

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Depuis plus d'un siècle, nous avons pris l'habitude de mesurer la richesse à travers ce qui se produit, s'achète et se vend. Une entreprise fabrique des biens ou fournit des services, elle crée de la valeur, génère du chiffre d'affaires eit participe à la croissance économique. Cette vision n'est pas fausse, mas elle est incomplète.

Car toute production repose sur un ensemble d'activités qui ne produisent rien directement et que personne ne remet pourtant en cause. Dans une entreprise, la comptabilité ne fabrique aucun produit. La facturation ne génère aucune innovation. Le ménage ne vend rien. La maintenance, les ressources humaines ou la sécurité ne créent pas directement de chiffre d'affaires. Pourtant, sans elles, l'entreprise cesse rapidement de fonctionner.

Nous comprenons parfaitement cette réalité à l'échelle de l'entreprise. Pourquoi refusons-nous de la voir à l'échelle de la société ?

Les enseignants ne produisent pas de biens marchands. Les soignants ne fabriquent pas de produits. Les policiers, les magistrats ou les pompiers ne génèrent pas directement de richesse économique. Pourtant, sans éducation, sans santé, sans sécurité et sans justice, aucune économie productive ne peut prospérer durablement.

Leur activité n'est pas une production. Elle est une contribution.

À cette contribution visible s'ajoute une autre, souvent ignorée parce qu'elle échappe aux statistiques économiques. Ce sont les parents qui élèvent leurs enfants, les aidants qui accompagnent un proche dépendant, les bénévoles qui font vivre les associations, les retraités qui transmettent leur expérience, les citoyens qui s'engagent dans la vie locale. Toutes ces personnes accomplissent un travail utile à la collectivité sans que celui-ci ne soit réellement reconnu.

Pourtant, si ces contributions invisibles disparaissaient du jour au lendemain, les conséquences seraient considérables. Les dépenses publiques exploseraient. Les services sociaux seraient débordés. La cohésion sociale se dégraderait. Une partie de l'économie productive elle-même finirait par être paralysée.

L'économie contributive part donc d'une idée simple : il faut cesser d'opposer ceux qui produisent et ceux qui ne produisent pas. Une société ne repose pas uniquement sur ceux qui créent des richesses marchandes. Elle repose également sur ceux qui créent les conditions permettant à ces richesses d'exister.

La production crée la richesse économique. La contribution crée la société.

Cette distinction devient d'autant plus importante que nous assistons aujourd'hui à une évolution préoccupante. Après être passées de la charité privée à l'État-providence, certaines activités de solidarité entrent progressivement dans une logique de marché. L'accompagnement de la dépendance, les services à la personne, certains secteurs de la santé ou de la formation attirent désormais des investisseurs dont l'objectif est légitimement de dégager un rendement financier.

Le problème n'est pas l'entreprise. Le problème apparaît lorsque la logique financière devient le seul critère de décision. Car l'entraide, la confiance, le sentiment d'appartenance, la transmission entre générations ou l'engagement citoyen ne se mesurent pas en dividendes.

Une société a besoin d'entreprises performantes, d'investissements et de création de richesses. Mais elle a tout autant besoin de ce qui ne se voit pas dans les comptes : le temps passé par des parents à élever leurs enfants, l'accompagnement des personnes âgées par leurs proches, les milliers de bénévoles qui font vivre les associations, les enseignants qui transmettent les savoirs, les soignants qui préservent la santé publique, les fonctionnaires qui assurent le fonctionnement quotidien de la République.

Le paradoxe est que nous qualifions souvent ces activités de dépenses alors que personne ne conteste la nécessité des fonctions de support dans une entreprise. La comptabilité coûte de l'argent. Les ressources humaines coûtent de l'argent. La maintenance coûte de l'argent. Pourtant, aucun dirigeant sérieux n'en conclut qu'il faut les supprimer au motif qu'elles ne produisent pas directement de chiffre d'affaires. Elles sont indispensables à l'activité productive.

Il en va de même pour la société. L'éducation, la santé, la sécurité, la justice, mais aussi la famille, le bénévolat et l'engagement citoyen ne sont pas des charges qui pèseraient sur l'économie. Ils constituent l'environnement sans lequel l'économie elle-même ne pourrait fonctionner durablement.

L'erreur de notre époque est peut-être d'avoir confondu ce qui produit avec ce qui permet de produire.

Nous savons mesurer la richesse créée par une usine, une entreprise ou un commerce. Nous savons beaucoup moins mesurer la valeur créée par un parent qui accompagne son enfant vers l'autonomie, par un bénévole qui maintient le lien social dans son quartier ou par un aidant qui évite l'hospitalisation d'un proche.

Pourtant, si ces contributions disparaissaient, le coût humain, social et financier serait immense.

L'économie contributive ne prétend donc pas remplacer l'économie productive. Elle cherche au contraire à la compléter en reconnaissant que la richesse d'une nation repose sur deux piliers indissociables : la production et la contribution.

  • La production génère les ressources nécessaires au fonctionnement de la société.
  • La contribution crée les conditions qui rendent cette production possible.

 

Lorsque l'un de ces piliers est affaibli, c'est l'ensemble qui vacille.

Or notre système valorise largement la production et beaucoup trop peu la contribution. Nous récompensons ce qui se vend, ce qui s'achète et ce qui se comptabilise. Nous ignorons souvent ce qui éduque, protège, soigne, relie et transmet.

Peu à peu, cette invisibilité nourrit un sentiment d'injustice. Ceux qui contribuent sans produire au sens économique du terme ont le sentiment de ne pas être reconnus. Les parents deviennent des inactifs dans les statistiques. Les retraités deviennent des charges. Les aidants disparaissent des radars. Les fonctionnaires sont réduits à un coût budgétaire. Les bénévoles sont considérés comme un complément sympathique mais accessoire.

Pourtant, tous participent au développement du pays.

L'économie contributive propose donc un changement de regard. La question n'est plus seulement : « Que produisez-vous ? » mais également : « Quelle est votre contribution à la société ? »

Cette question concerne chacun d'entre nous. Car nous sommes tour à tour producteurs et contributeurs au cours de notre vie. Nous travaillons, nous élevons des enfants, nous aidons un proche, nous transmettons une expérience, nous nous engageons dans une association, nous participons à la vie de notre territoire.

Reconnaître cette réalité, c'est reconnaître que la richesse d'un pays ne se résume pas à son PIB.

Elle se mesure aussi à sa capacité à entretenir la confiance, la solidarité, la transmission et le sentiment d'appartenance sans lesquels aucune communauté humaine ne peut durer.

C'est précisément pour reconnaître, organiser et valoriser ces contributions que les Centres de Gestion des Activités ont vocation à jouer un rôle central. Leur mission n'est pas seulement de gérer l'emploi ou les parcours professionnels. Elle est de permettre à chaque citoyen de voir sa contribution identifiée, reconnue et articulée avec les besoins de la collectivité tout au long de sa vie.

Car une nation n'est pas uniquement une économie.

C'est avant tout une communauté de femmes et d'hommes qui produisent, certes, mais qui surtout contribuent ensemble à construire l'avenir.

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