societe solidaire

L’isolement des seniors : et si le véritable problème était la disparition des cercles de vie ?

0

Le dernier rapport des Petits Frères des Pauvres alerte sur une réalité préoccupante : près d'un million de personnes âgées de plus de 60 ans sont aujourd'hui « assignées à résidence ».

 

Plus de 3 millions déclarent se sentir isolées en raison de leurs difficultés de déplacement, et 2,5 millions ont renoncé à voir leurs proches faute de solution de mobilité.

Le constat est sérieux. Mais la question mérite peut-être d'être posée autrement.

Car si la mobilité est une condition de la vie sociale, elle n'en est pas forcément la cause première.

Lorsque l'on analyse les territoires, on observe souvent un phénomène plus profond. Les commerces de proximité disparaissent. Les services publics s'éloignent. Les médecins se raréfient. Les lieux de rencontre ferment. Les associations peinent à renouveler leurs bénévoles. Peu à peu, ce ne sont pas seulement les déplacements qui diminuent. Ce sont les raisons de sortir qui disparaissent.

Une personne âgée ne cesse pas nécessairement de sortir parce qu'elle ne peut plus marcher. Elle cesse parfois de sortir parce qu'il n'y a plus grand-chose à rejoindre.

Le débat sur la mobilité est alors incomplet. Il ne suffit pas de demander comment permettre à chacun de se déplacer davantage. Il faut également se demander pourquoi il devrait le faire.

Dans Le Pari des Territoires, cette réflexion est abordée à travers la notion de cercle de vie. Un territoire vivant ne se définit pas seulement par ses infrastructures de transport, mais par la présence, à distance raisonnable, de tout ce qui compose la vie quotidienne : commerces, soins, services publics, activités culturelles, associations, espaces de rencontre et possibilités d'engagement. 

Le cercle de vie ne se mesure pas en kilomètres mais en temps d'accès réel. Quelques minutes pour les commerces essentiels, un quart d'heure pour les besoins du quotidien, une demi-heure pour les services réguliers et une heure pour les équipements les plus spécialisés. L'enjeu n'est pas d'organiser des déplacements toujours plus longs. Il est de rapprocher la vie des habitants.

Cette approche change profondément la manière de regarder l'isolement.

Prenons l'exemple d'un village qui dispose encore d'une boulangerie, d'un café, d'une pharmacie, d'un marché occasionnel, d'un tissu associatif actif et d'espaces où l'on se rencontre naturellement. Les habitants sortent parce que la vie est là.

À l'inverse, lorsqu'un quartier se transforme en cité-dortoir où tout nécessite un déplacement en voiture, la mobilité devient une obligation permanente. Or la moindre perte d'autonomie se transforme alors en enfermement. Ce n'est pas l'âge qui crée l'isolement : c'est souvent l'organisation du territoire. Le Pari des Territoires souligne d'ailleurs qu'une cité-dortoir n'est pas un excès de logements mais un système dont les liaisons, les services et les fonctions de proximité ont progressivement disparu. 

Les seniors sont les premières victimes de cette évolution, mais ils ne sont pas les seuls. Les jeunes sans permis, les personnes handicapées, les parents isolés ou les ménages modestes rencontrent les mêmes difficultés lorsque tout est éloigné.

La réponse passe bien sûr par des logements adaptés, des transports accessibles et le maintien à domicile. Sur ce point, les préconisations des Petits Frères des Pauvres sont légitimes. 

Mais elles gagneraient à être complétées par une réflexion plus large sur la revitalisation des bassins de vie.

Lutter contre l'isolement ne consiste pas uniquement à permettre aux personnes de se déplacer. Il faut également recréer des centralités locales, soutenir les commerces de proximité, favoriser la vie associative, maintenir les services essentiels et redonner une fonction sociale aux espaces du quotidien.

Car au fond, la véritable question n'est peut-être pas : « Comment faire marcher davantage les seniors ? »

La véritable question est plutôt :

« Comment reconstruire des territoires où chacun, quel que soit son âge, ait à nouveau envie de sortir, de rencontrer, de participer et de vivre ? »

C'est sans doute là que se trouve le véritable défi des années à venir. La mobilité est indispensable. Mais elle n'est qu'un moyen. Ce qui compte réellement, c'est la vie que l'on trouve au bout du chemin.

Sources et références

Un million de seniors "assignés à résidence". Pour les "Petits Frères des Pauvres", les difficultés de mobilité conduisent à l'exclusion sociale

https://france3-regions.franceinfo.fr/bretagne/ille-et-vilaine/rennes/un-million-de-seniors-assignes-a-residence-pour-les-petits-freres-des-pauvres-les-difficultes-de-mobilite-conduisent-a-l-exclusion-sociale-3426006.html

Le Pari des Territoires page 45 et suivantes

https://www.societe-solidaire.fr/medias/files/le-pari-des-territoires-v-a4--1.pdf

 

Ajouter un commentaire

Anti-spam